mardi 15 octobre 2013

Une sainte. Emilie de Turckheim. Editions Héloise d'Ormesson. 2013.


Après son ouvrage "les pendus", publié en 2008, Emilie de Turckheim nous revient pour le bal de la rentrée littéraire, avec son dernier opus qui aborde à nouveau le thème de l'univers carcéral. Forte de son expérience de visiteuse de prison à la maison d'arrêt de Fresnes, à laquelle elle ne voudrait pas qu'on réduise son ouvrage, elle rebondit sur la réflexion réelle mais intrigante d'une autre visiteuse, qui se plaignait de la libération de "son" prisonnier dont elle perdait de facto le contrôle, pour imaginer une chanson de geste débridée qui mènerait une charitable visiteuse à une programmée sainteté.

L'héroine a, en effet, programmé sa sainteté dès l'enfance comme la quête d'une grâce essentiellement sensuelle. Elle va se servir de son expérience de visiteuse de prison, un vivier purgatoire d'âmes bien pratique, pour tenter de sauver des hommes. Deux ailes qui poussent dans son dos viennent confirmer aux yeux du monde sa béatitude. L'apparence ayant force de loi, pour le bien comme pour le mal, la voici donc sainte. Pas complètement dupe, elle se confesse pourtant de quelques maux : la mort d'un chat qui lui avait été confié ( animal trop indépendant pour gratifier sa bienfaitrice ), la prière d'autres dieux asiatico-exotiques( tant pis pour eux ), le vol d'argent à sa mère, et d'avoir fait condamner à tort pour viol Dimitri, un prisonnier qu'elle était chargée d'aider mais qui avait la mauvaise idée de vouloir prendre son indépendance. Comme dans toute bonne confession, ce faisant, l'héroine, fait pourtant l'impasse à bon compte de son principal péché. Celui d'orgueil né du manque d'écoute. Cette visiteuse de prison chargée d'écouter des hommes enfermés, s'écoute surtout elle même. ( "Dimitri est fils unique, il est le benjamin d'une fratrie de vingt" ) Le style, qui supprime tous les points d'interrogation du texte, renforce ce sentiment de déni et d'enfermement.

L'héroine sert, malgré tout, de trait d'union et de respiration, à des personnages enfermés soit dans une tangible prison, soit dans des prisons intérieures nées de la soumission au monde ( jusqu'à la banalisation d'un monde pornographique presque naturel), de la solitude, de la vieillesse ou de la maladie. Par son imaginaire, pour tous ces personnages, elle dynamite les religions de l'enfance, elle brise les carcans, et fait dix mille fois leur joie. Grâce à elle chaque personnage a le droit de dire "ma vie ne me suffit pas" ou "qui voudrait d'une nouvelle quand il peut avoir un roman de mille pages ?" Une superbe page offre une éblouissante vision des portes que la visiteuse de prison réelle peut offrir au prisonnier en affutant son imaginaire. En mode humour noir, ce roman est une ode à la liberté qui condamne la condamnation. On le sait il est interdit d'interdire et "rien de ce qui se fait par amour ne devrait être puni."

L'être humain, lui même, n'est pas monobloc et Emilie de Turckheim se plait à couper en deux ses personnages, pour en les recollant mieux souligner leurs contradictions. On peut d'ailleurs imaginer Marie, l'amie de l'héroine, comme son double soumis. Le théatre se replie, les décors s'envolent, les deux femmes fusionnent. Les innocents sont souvent coupables et les coupables parfois innocents. "Finalement il n'y a pas que le mensonge et la vérité, il y a la façon de raconter". Commedia dell'arte, théatre de marionnettes. Les saints ne sont pas ceux que l'on croit. D'ailleurs les saints n'ont pas d'ailes. Ce sont les anges qui en ont. Tout le monde sait pourtant cela. Les saints, les vrais, "sont choisis sur les listes de l'annuaire téléphonique". Dynamitage. Les serpents facétieux ont avalé la pomme d'Eve et notre sainte finira dans un panier déguisée en chien.

Les premiers chapitres sont sublimes, tout dans la sensualité et son rapport à l'interdit, avec le purgatoire du confessional comme point de bascule. Puis le ton se fait plus lent, répétitif , didactique, pour évoquer le monde carcéral. Le dernier tiers du livre se situe dans un imaginaire complètement débridé qui prend le dessus. Le style se tord dans tous les sens ( majuscules en folie, ponctuation asthmatique, dialogues qui se chevauchent ) pour conforter le lyrisme du fond, et Emilie de Turckheim, se fait terriblement plaisir, en décrivant avec un soin d'entomologiste et une extrème provocation, la relativité du monde et des hommes, la relativité du bien et du mal, et en annihilant avec une joie féroce tous les repères.

Ce faisant, elle nous chavire, nous laisse passablement essouflés, mais abandonne en route un grand nombre de lecteurs. Le style qui se veut celui d'une mise en scène, où l'écrivain nomme son héroine "l'héroine", et fait force digressions sur le caractère théatral des scènes ( "Juliette est un personnage secondaire que nous croiserons sept fois au cours du roman" ou "il ne faut pas s'attacher à l'intrigue"), rajoute à la désincarnation et à la difficulté de l'empathie qui permettrait d'adhérer à la cause d'un monde carcéral plus humain. On devine là comme une touchante tentative de l'auteur à se libérer de sujets qui lui tiendraient trop à coeur. Le droit ultime à la liberté, avec ses risques, le rapport à l'enfance source de tout, la mort de l'enfant, le rapport mère fille semblent des thèmes récurrents et charnières.

On ne peut qu'admirer la vitalité du roman et la puissance de l'imaginaire qui libère, dans un vertige baroque et poétique né aux sources de la vie et aux univers funambules aux frontières floues des songes de Rutebeuf, Villon, Pedro Calderon ou William Shakespeare, mais on peut aussi regretter que cette trop grande liberté de la fin du roman, scintillant ilinx, ne finisse par nuire à sa cohésion et à sa démonstration.

Sainte Elyzabel de Hongrie, Sainte Marie l'Egyptienne, Saint Frère André Bessette du Québec au coeur palpitant, priez pour nous pauvres pécheurs d'heures. Sainte Emilie retournez à la case prison, sans passer par la rue de la paix et sans toucher aux vingt mille plaques tectoniques du monde. Touchez là la main gauche de notre enfance mais prenez nous aussi dans vos rets de débonnaire serpent. Dites nous que Galilée avait raison et que la terre est bien carrée, puisqu' elle ne tourne pas rond. Après tout, on ne demande qu'à vous croire.

mardi 2 juillet 2013

Etonnants voyageurs Mai 2013. Saint Malo.

Etonnants voyageurs prend l'eau au propre et au figuré. La pluie ne nous aura pas été épargnée cette année et je ressens comme une frustration à la fermeture des portes du palais du grand large.

Bien sûr on retrouve, cette année encore, l'esprit des lieux au coeur d'un électrique bourdonnement de rencontres jubilatoires, mais le contrat est désormais en passe de n'être plus tenu. Certes les journalistes invités nous abreuveront, sans doute, des habituelles critiques louangeuses qui justifient leur accéditation mais, pour autant, Etonnants voyageurs passe par une crise de coissance qui a tendance à durer un peu trop.

Le festival, devenu lourd paquebot, a su vaillament surfer au mieux sur certaines vagues,aiguisant avec maestria l'appétence de la nouvelle génération avec une journée dédiée aux écoliers, un prix des jeunes, une forte présence d'auteurs dédiés et un ouvrage collectif de nouvelles. Le festival nous offre toujours, aussi, sa palette foisonnante et enrichissante de rencontres musicales, littéraires, cinématographiques et la présence rassurante des piliers habituels ( Atiq Rahimi auto proclamé afghan de service, Hubert Haddad, Dany Lafferiere, Alain Mabanckou )dont l'absence nous semblerait désormais aussi incongrue que la disparition de la tour Quic'en grogne.

Et puis quand le psychologue et ethnopsychiatre Tobie Nathan nous parle c'est la porte des chants et contes africains qui s'entrouvre, quand Bertrand Tavernier nous présente un western en noir et blanc avec sa faconde imagée, le paysage se colorie immédiatement de couleurs chatoyantes.( En exergue un fabuleux western dans les neiges du Wyoming d'André de Roth, la chevauchée fantastique, avec une sublime brochette de gueules hautes en couleurs )

Et le café littéraire, encore et toujours, qui sait nous mettre l'eau à la bouche.

Oui mais.

Oui mais. Ce qui pêche c'est la confusion, née de l'abondance des sujets et des thèmes ( on en a déjà parlé ), et l'exiguité des lieux. La plus belle duchesse Anne du monde ne peut donner que ce qu'elle a. Les nouvelles salles à l'hotel du nouveau monde sont petites et éloignées. Pour atteindre la salle de l'Univers on se pousse des coudes pour finir par se casser le nez. Salle Saint Anne vingt minutes d'attente sous la pluie dans une file qui grommele pour finir par se faire jeter. Salle Maupertuis c'est la guerre. Les quinze auteurs invités finissent par remplir les quelques places libérées par la scéance précédente. Dehors même les journalistes, munis de leurs colliers rouges, n'arrivent plus à rentrer. C'est la guerre, tout le monde se plaint. Le festival aujourd'hui c'est des heures de marche pour se retrouver dans des files, une heure avant une scéance, sous la pluie, pour finir par entendre "c'est complet" de la bouche de bénévoles épuisés, et hop on recommence ailleurs la même chose.

Ose t on alors rêver de moins de confusion, de moins de choix et de plus de place ? Bon vent.

mardi 30 avril 2013

Heloise est chauve. Emilie de Turckheim. Editions Héloise d'Ormesson.

Le roman d’Emilie de Turckheim se présente sous une jaquette rouge esthétiquement plaisante mais passablement déroutante. D’abord une mise en exergue à la une qui clame, dans un imposteur raccourci tweeté « l’amour n’a pas d’âge » alors que le roman nous démontrera que l’âge compte terriblement. Ensuite une illustration de Pierre Mornet très belle, comme ses autres œuvres, mais qui présente des visages figés à la Balthus, alors que les femmes, dans ce roman, sont sensuelles, expressives et ne cachent ni leurs sentiments ni leurs pulsions.

Avec Don Juan en ouverture, Emilie de Turckheim nous livre immédiatement la mesure du chant mélodique et de la fable à venir, avec une forme d'ambition à l'universalité. Héloise, ( petit clin d'oeil à son éditeur Héloise d’Ormesson ) a vocation à entrer dans la chanson de geste sulfureuse des grandes histoires d'amour, où une grande différence d'âge sépare les amoureux. De la Lolita de Nabokov, à l 'Héloise d’Abélard, de la Julie d'Etange, nouvelle Héloise, de Rousseau, à la Mâme Scarlett de Mitchell.

Héloise, drogue héroïne, va ainsi découvrir l'amour dès ses premiers mois, d'une façon troublante, sensuelle et animale en suçant le pouce de Lawrence, chef d’un service de pédiatrie, qui l'a mise au monde. Dès son plus jeune âge, comme en apesanteur, rasant, dans un geste de défi, son crâne et sa vie des ornements qui encombrent, elle va conquérir le monde avec l'aisance éblouissante et l'impudeur troublante de sa jeunesse, puis séduire à treize ans l'homme, de quarante ans de plus, qu'elle a choisi, et au gré de plusieurs aventures, finir par lui être fidèle et réussir, contrairement à sa mère et aux autres, à le garder.

Le roman se décompose en deux parties, presque exactement en son milieu. La première entre l'Afrique, la Corse et Paris, dans l'ancien monde. La deuxième à New York, dans le nouveau monde. La première dans la vie quotidienne, la deuxième dans un monde de l'art artificiel et décadent. Ce faisant Emilie de Turckheim explore, aussi, avec sérénité l’évolution du féminisme au travers du temps et l’évolution inexorable, qui a permis aux femmes de devenir les égales des hommes. L’ancienne génération subit. La nouvelle « ambitieuse, exploratrice », manipulatrice des « hommes qui disent toujours oui » peut tout se permettre. Même la rage de vivre et de nier le sidérant vide du monde en produisant « assez d’art et d’amour pour échapper à l’ennui et à la brutalité de la vie ».

Emilie de Turckheim pousse, en permanence, le bouchon très loin avec une extrême liberté. C’est d’abord une parfaite liberté de style, que lui autorise, malgré sa jeunesse, une carrière littéraire déjà bien remplie et couronnée de lauriers. On alterne, ainsi, avec doigté, phrases longues et courtes, dialogues de plusieurs personnages dans une seule phrase, très longues phrases sans ponctuation, chapitres d’une page, parenthèses à foison, absolu manque de description des personnages, qui oblige à une permanente vigilance, et avalanche poétique de description des décors. C’est aussi parfois, rarement, des mises en scène un peu artificielles, comme celle du onze septembre ou de la loi sur la peine de mort, qui sont sources d’acrobatiques et millimétrés raccrochages à l’histoire. Le propos va aussi très loin dans la provocation, mais toujours sans avoir l’air d’y toucher. Sexualité débridée, propos crus, pédophilie à la limite de l’inceste, avortements, statuettes de sainte Thérèse dans le vagin, provocations artistiques absolues, personnage se vantant d’un ancêtre « ayant construit des fours à juifs », hommes qui portent des noms de femmes. Tout s’escrime à repousser les limites, avec « un don pour l’idéal excès ». Chacun pourra fixer les siennes. Pour ma part la petite robe tournesol portée à un enterrement.

Ultime liberté, le héros du livre n’est pas celui qu’on croit, tant le roman met en lumière le héros masculin, Lawrence, autour duquel s’articule tout un harem de femmes de plusieurs générations toutes amoureuses de lui, ayant partagé sa couche, jalouses mais sachant trouver entre elles un modus operandi qui autorise à la vie de continuer vaille que vaille. Car si Héloise est chauve, le lion Lawrence, élégant, souvent lâche, parfois menaçant ou manipulateur, mais toujours désarmant par sa quête vaine, au travers de ses excès de conquête, pour vaincre le temps qui détale et la mort qui le guette, laisse sans vergogne flatter sa crinière. Il drague les mères et les filles pendant que New York drague ses mares pour y retrouver un vieux livre de Nabokov. L’homme prend l’eau mais tout s’articule autour de lui.

Que dire d’un ouvrage dont les mises en abyme sont aussi permanentes, et où l’auteur se moque de nous avant même qu’une question ne lui soit posée ? Héloise, artiste, jeune, belle et couronnée de succès, malgré toutes ses provocations, mais dont « les larmes tombaient directement des yeux dans le cœur derrière le masque du visage » nous répond par avance. Elle ne sait pas. Mais elle sait déjà tout de façon innée et intime. « Les critiques érudits lui trouvèrent une parenté avec des peintres dont elle n’avait jamais entendu parler » Osons pourtant des rapprochements littéraires, ceux des enfants terribles de Cocteau ou de mort à Venise de Mann, vertiges anti conformistes où beauté et jeunesse submergent en un flash halluciné les hommes.

En guettant du coin de l’œil le marque page de l’éditeur qui nous laisse à voir une photo sans fioriture et sans bijoux de l’auteur, on se dit que les mots, avalanches de cailloux exotiques, colorés, chaleureux et brillants, tressent pour Emilie de Turckheim les colliers poétiques qu’elle ne portera pas mais qu’elle nous offre. Aube ardoise, ode cadeau, par devers le temps qui passe, à la vie et à la naissance de l’enfant, et à des Saint Nicolas où les sapins se couvriront toujours de présents et où la chasse au snark n’aura pas de fin. Au-delà de la possibilité d’une île, une « possibilité des étoiles » beaucoup plus universelle.

samedi 6 avril 2013

Etonnants Voyageurs 2012. Saint Malo

La version 2013 nous guette déjà, mais quid de celle de 2012 ? Souvenirs, souvenirs.

C'est toujours un plaisir de retrouver l'intra-muros, sous le soleil, au joli mois de mai. L'habituel train Paris-Saint Malo des auteurs et prescripteurs invités nous a déjà précédé. Orgie d'huitres dans la cour du chateau pour ces privilégiés.

Il y a toujours autant de monde ( 60 000 personnes et plus de 300 auteurs d'après les organisateurs )mais malgré toute cette agitation, la débauche de médias et de journalistes invités ( partenariat France Culture, Ouest France... ), on reste toujours un peu surpris par le manque de couverture médiatique pour ce festival pourtant bien installé. L'époque est au zapping buzzique. Malgré son 23ième anniversaire, l'âge de raison, le festival reste pourtant toujours aussi vivifiant. Il est rare de pouvoir cotoyer aussi facilement autant d'écrivains et d'amoureux des grands espaces.

Michel Le Bris se perd un peu dans ses monologues auto louangeurs qui célèbrent son entrée dans la "World Alliance" des festivals( avec Edimbourg, Berlin, Toronto ). Mais il faut bien admettre que la dynamique Etonnants Voyageurs est toujours aussi forte avec ces déclinaisons en Afrique et toutes ces ouvertures vers les communautés des livres du monde, qui fait sans doute plus pour la francophonie que le ministère du même nom.

Cette année il n' ya plus de thème directeur. L'époque est au zapping et c'est dommage. La profusion des sous-thèmes ( printemps arabe, Belgique, Mers du Sud...) donne une légère impression de flottement. La volonté d'ouvrir de nouveaux lieux, au delà du sillon, et pallier l'exiguité de nombreuses salles de débat ( on se souvient d'épiques batailles pour conquérir en mode gréco-romain une place ), étiole un peu l'intérêt et oblige à de nombreux choix drastiques. Moins de thème fédérateur, plus de distance, le festivalier doit se faire plus éclectique.

C'est bien sûr le café littéraire avec Maette Chantrel et Michel Abescat que l'on retrouve chaque année avec bonheur. Les vieux habitués aussi comme Patrick Rambaud ou Dany Lafferière.

Extraordinaire exposition de photos de Monika Bulaj. Monika est polonaise et explore les frontières de l'Europe et de l'Asie centrale avec des photos saisissantes comme tirées d'un moyen âge aux aubes ardoises noyées et des visages, engoncés dans leurs costumes traditionnels. Il semblerait que ses livres, édités en Italie principalement, n'existent pas en Français. Mais que font les éditeurs ?

http://www.monikabulaj.com/eng/

Un petit moment de grâce salle Saint Anne, avec Yvon Le Men, qui nous entraîne dans la poésie des romanciers. Dans l'intimité de cette salle chaleureuse Jean Marie Blas de Roblès nous livre, avec beaucoup d'humilité, sa poésie intime, celle du Brésil. Sa poésie est un roman fleuve aux mots fruités. Littérature et poésie, même combat. Celui de l'émotion.

On sera là l'année prochaine aussi. Bon vent.

lundi 2 juillet 2012

2666 Roberto Bolano Folio



Il faut bien une semaine pleine pour parcourir cet ouvrage de 1350 pages, livre testament, écrit sur plusieurs années et publié après sa mort, du démiurge écrivain Chilien. L'ouvrage se compose de cinq livres cohérents et complémentaires ( les critiques, Amalfitano, Fate, les crimes, Archimboldi )réunis par les ayants droit en un seul, sous l'énigmatique titre 2666.


2666 une date à la fois lointaine et pourtant proche jetée comme un satanique défi ( nombre d'or, chiffre du diable )au désordre du monde qui est et à celui qui vient. Articulé autour d'une série de crimes réels de femmes commis à Ciudad Juarez ( Santa Teresa )au Mexique et des crimes nazis, ou l'asservissement des peuples noirs, l'ouvrage monde peut se lire de multiples façons. Chacun y trouvera la sienne.


Vaste fresque littéraire qui se déroule comme un immense pensum, catalogue raisonné de la pensée littéraire réelle ou imaginaire que l'auteur déroulerait comme pour nous dire, avant de mourir, ce que l'humanité leur doit et lui plus encore, avec une tendresse toute particulière pour la poésie, mais aussi que son poids est bien relatif face à un univers qui la dépasse. La dernière page, celle qui a sans doute été pensée depuis le tout début, illustre avec une mordante ironie, comment le botaniste et chroniqueur de voyages Fuerst Pueckler ne passera finalement à la postérité que pour le goût d'une glace aux trois parfums portant son nom.


Vaste intrigue policière, à la recherche d'un criminel qui se dérobe de page en page, qui déroule chapitre après chapitre les rebondissements d'une trame particulièrement complexe mais toujours menée au millimètre. Bolano nous laisse finalement sur notre faim, pour mieux nous faire comprendre que si le pire est toujours l'oeuvre de la main d'un ou de plusieurs hommes, il est plus encore le résultat d'une société trop machiste, trop conformiste, trop raciste ou trop lâche pour ne pas se laisser aller à ses pires penchants.


Vaste roman de la solitude, qui donne toute sa place au sexe mais quasiment pas à l'amour et in fine assez peu à l'amitié. Ouvrage particulièrement nihiliste qui verbalise sans répit la folie et la mort, la soulignant dans tous ses détails, la décrivant implacablement, cadavre après cadavre, dans une litanie à la limite de la nausée, parfois lassante, mais qui paradoxalement rend un dernier hommage à ceux qui n'y ont jamais eu droit et leur donne au travers des pages une parcelle d'éternité.


Vaste dédale de gestes, de mots, de lieux, de personnages, terriblement militant et ambitieux, dont les couloirs se tournent et se retournent sans jamais se perdre, nous donnant presque toujours les pistes de façon lumineuse, après avoir exploré comme à l'ombre d'un oeil démoniaque et drogué tout le spectre des possibles, puis tout le spectre des impossibles, les arcanes de la terre du ciel et du trou noir des enfers. Les personnages, depuis Benno von Archimboldi jusqu'à la plus misérable putain mexicaine, s'imprègnent dans notre rétine dans toute leur vertigineuse réalité. Car le propos immense est de décrire la condition humaine et d'aller chercher chez chacun la réalité, aussi noire soit elle et sans artifices.


Brillantissime exercice de style, aussi, dont la forme soutient le fond implacablement avec un style ciselé pour mieux nous oppresser. On se débat par exemple avec une phrase de plusieurs pages, à peine ponctuée, sans doute la plus longue jamais lue en littérature. Ou de très longs développements, avec peu de dialogues. Ou encore de multiples digressions. Ce style qui pourrait nous étouffer, parvient pourtant avec maestria à nous maintenir en haleine jusqu'à la dernière page.


On ne ressort pas indemne de cette foisonnante beauté et de cet insatiable questionnement. Il faut souffler et reprendre sa respiration. Se dire qu'il faudra y revenir encore et encore. On pense une minute à laisser 2666 pendu par une pince à linge affronter l'iode et le vent breton pour voir si l'air ambiant, pourrait, aussi bien que l'air d'Amérique centrale, "lui apprendre une ou deux choses". Mais tout y est déjà écrit. Tout ce qui a eu lieu. Tout ce qui n'a pas eu lieu. Tout ce qui aurait pu avoir lieu. Tout ce qui est. Et tout ce qui sera.

mercredi 30 mai 2012

Salon du livre de Caen 2012

Une grande tente dans la cour du chateau. Je passais là par hasard. Je m'y arrête.

Il n'y a pas grand monde par ce beau week end ensoleillé. Comme toujours ce sont les auteurs de bande dessinée qui sont à la fête.

Je découvre Jean Baptiste Gendarme, inconnu pour moi. Un beau palmarès déjà avec plusieurs romans, dont un dernier roman dans une prestigieuse collection Gallimard, et une activité de découvreur au sein de la revue Décapages. Il est là tout seul face à sa pile de romans et a l'air de se morfondre. Je le suis au Café littéraire pour l'entendre disserter sur son nouveau roman "Un éclat minuscule". L'histoire qui se déroule sur trente minutes, d'un accident où l'épouse agonise pendant que le mari inerte, se remémore leur vie de couple. La journaliste nous dit que cette histoire est terrible et émouvante. Jean Baptiste nous explique qu'il a situé l'histoire à Alexandrie pour se débarrasser une bonne fois pour toute des voyages dont il a horreur. Je n'arrive pas à le suivre sur ce terrain là.

Le soleil flamboie sur le palais ducal. La pente herbue rededescend doucement vers la ville. Inerte.

lundi 19 mars 2012

Salon du livre de Paris 2012

Je souris tout seul en arpentant les allées. Quel privilège que de ne pas être partie prenante de ce cirque! Juste le plaisir de vagabonder librement en zigzag.

Sulitzer et Jean Manson de concert, sur une petite tablette, gloires déchues qui ne signent que leurs personnages. Des mangas à foison. En veux tu ? En voilà. Déguisements et tout le tralala. Je fuis. L'enfant est l'avenir de l'homme, la bd celui de l'édition. Abcd. Une perle ? Une. Une petite exposition Pierre Benoit. Il était temps. Lui c'est A. A comme Antinéa. J'ai essayé de lire tout Pierre Benoit mais le territoire était trop vaste. Rayonnages. Jacquettes jaunes, jacquettes blanches. Nrf. J'aie une amie, retrouvée au hasard d'une conférence, qui porte toutes ces robes là. Et pourtant elle ne mange pas tous les jours du caviar. Sgdl.
Ma Bretagne est plus belle que ta Provence. Ton Aquitaine se corse. Je suis en couleurs. Recto verso. Les auto édités quémandent un sourire. Un éditeur, sa femme, sa fille, le grand père. La grand mère n'est plus. Le plus beau sourire du Paf fait grise mine. Les tablettes s'auto proclament belles et libres. New and improved. Elles ont le goût du métal oxydé sans l'odeur de la colle. Drm. Les étudiantes en goguette, accroche coeurs ou plus s'il y a un contrat. Signez en bas. Honni soit qui mal y pense. Les radios se répondent, dix gros micros noirs, d'autres micro trottoirs. Miroirs. Tables rondes farandoles des egos. Derrière une vitre dix apprentis apprennent à écrire le roman de leur vie. Poissons bulles dans l'aquarium des rêves. Il pleut à verse sur le hangar qui hier acceuillait le cul des vaches du salon de l'agri-culture. Je fuis. Le sandwich c'est six euros. Sans le café. Cigarette ? Oui, merci.


Les meilleurs moments sont toujours dans mon off :
- derrière les panneaux dans la partie fermée et désertée à observer, cigarette au bec, les stars qui défilent pour prendre la pose sous la lumière crue d'un photographe ( positionne mieux ta légion d'honneur coco )
- happé malgré moi dans la foule des courtisans pour me retrouver, benet bleu, bleu benet, nez à nez avec le futur président de la République qui fait sa campagne de la culture. Pire qu'un courtisan ? Pire c'est le courtisan en devenir. Celui qui voudrait bien.
- surpris à jacter du pont d'Orléans sur le stand du québec
- tenter de dialoguer avec une libraire qui ne parle que le russe
- lire un petit poème algérois

La vie si j'veux.